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TÉLÉRAMA (France)

5 Dans L’Abécédaire d’un pianiste, qu’Alfred Brendel vient de publier, le hasard alphabétique réunit à la lettre h Haydn et humour — deux entrées qui pourraient n’en faire qu’une seule, tant elles sont synonymes. Le pianiste autrichien salue en effet dans le père du classicisme viennois non seulement « un découvreur et un aventurier », mais « le premier roi du comique dans la symphonie, le quatuor à cordes et la sonate ». L’audace narquoise et le non-conformisme joyeux du style de Haydn sont justement au menu du nouvel enregistrement d’Hiroaki Takenouchi, jeune pianiste japonais installé au Royaume-Uni, qui, sans avoir été l’élève d’Alfred Brendel, s’en montre néanmoins le parfait disciple.

Appartenant à la pleine maturité du compositeur, les quatre sonates qu’il a réunies dressent un savoureux catalogue du faux sérieux et des mauvaises manières en musique : rythmes à contretemps (sonate Hob. XVI/39), espiègleries mélodiques (sonate Hob. XVI/21), silences impromptus, incongruités harmoniques faussement ingénues, ambiguïté souveraine entre « mine de rien » et « pince-sans-rire » (le finale de la sonate Hob. XVI/37, marqué « innocentemente », innocemment !). Du lard ou du cochon ? Non, de l’ortolan, tant les tours de force de Haydn et la réussite de cet enregistrement si séduisant portent l’impertinence et la roublardise au comble du succulent et du rare. Le toucher malicieux d’Hiroaki Takenouchi amadoue les résonances de son Steinway moderne, afin de retrouver la parole incisive et confidentielle du pianoforte en usage à Vienne, à la fin du xviiie siècle. Dans les mouvements lents de ses sonates (largo e sostenuto de la sonate Hob. XVI/37, adagio des sonates Hob. XVI/21 et 39), Haydn ne badine plus : les tonalités mineures s’assombrissent, les accords arpégés s’égrènent en gros soupirs mélancoliques. Mais le mouvement suivant chasse ces cumulonimbus prébeethovéniens. « Dans sa musique instrumentale, et jusque dans ses messes, Haydn mélange les genres, bondit du grave au facétieux avec un manque d’égards admirable.» Saluée par Alfred Brendel, cette salutaire leçon de liberté est idéalement transmise par Hiroaki Takenouchi : sans avoir l’air d’y toucher, et pourtant sans concession. — Gilles Macassar

(October 2014)

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